ARTS ET CULTURE : HERAULT - MONTPELLIER - GENESIS 6, 6-7 - les 17 et 18 janvier 2018 à 20h à hTh (Grammont)

HERAULT - MONTPELLIER - GENESIS 6, 6-7 - les 17 et 18 janvier 2018 à 20h à hTh (Grammont)

Génesis 6,6- 7 est la troisième partie de la Trilogie de l’Infini. Une guerre pour résoudre le problème de la beauté, une guerre par nostalgie de la beauté. Avec ses trois parties unies par la violence que nous renvoie notre rapport intime avec nos instincts, avec notre lucidité démente, avec nos émotions, la Trilogie est un voyage qui part du feu intérieur de la réclusion d’Emily Dickinson (Cette brève tragédie de la chair) en passant par la terreur conçue comme acte d’amour (Que ferai-je, moi, de cette épée ?) jusqu’à atteindre la porte des étoiles, c’est-à-dire notre désir de revenir à l’obscurité, à un état antérieur à la matière, antérieur au sperme, antérieur à la parole, antérieur à l’attente.

Issue de l’univers poétique de l’Ancien Testament et de l’énergie mythique de Médée, cette Genèse s’accorde avec la colère de Dieu pour rendre le monde aux ténèbres, un monde épuisé de supporter sa propre misère, un monde qui ne trouve de solution ni dans le matérialisme ni dans la philosophie mécaniste, mais plutôt dans une une sacralité verticale, un monde qui ne peut plus continuer d’attendre et veut disparaitre. Mais ce qui est le plus important, c’est la révélation qui unit la descendance à la parole, c’est-à-dire le mystère de la création qui repose sur l’analogie entre le verbe et la fécondation. Ainsi, en éliminant la parole, on élimine directement le fait même de créer. Au final, il s’agit une fois de plus de soulever le problème de l’invisibilité, l’équivalence entre Dieu et cet « horizon des événements » en certains points de l’univers, ces trous desquels même la lumière ne reviendrait pas, mais que néanmoins nous nommons et nous décrivons pour calmer notre angoisse, notre vide, notre soif d’éternité.

Comment donc vivre avec l’infini et avec la descendance infinie ? Peut-être en rassasiant un antique besoin de destruction. Quelle est la part d’antiquité qui réside dans chacune de nos naissances et dans chacun de nos décès, quelle quantité d’infini quelle quantité d’éternité ? Cette pièce n’est pas une réponse à ces questions, mais plutôt une constellation de symboles que ces questions déclenchent /libèrent dans notre inconscient, l’entendable n’étant pas la mesure de toute chose.

« L’essence de la création consiste à transgresser toutes les lois que nous sommes normalement obligés de respecter dans la vie. La première loi est de NE PAS TUER. L’origine de la tragédie est la transgression de la loi : la désobéissance au calcul de la raison est ce qui nous met en contact avec l’essence de l’émotion humaine, avec notre ETRE PRIMITIF. Cette transgression est poésie, et elle se déploie dans l’espace du sacré. Le divin est excès. L’insatisfaction est transcendance. La peur libère. »

ENTRETIEN […]

Ce désir est-il lié à l’état du monde ?

Il semble que l’homme doit être expliqué par une théorie économique, matérialiste, et je crois que cela a castré une partie qui nous appartient, la part spirituelle, notre relation à l’âme. J’aimerais estomper la ligne qui sépare l’Histoire de l’être humain de l’éternité. Je réclame de l’irrationnel, du mythique ; il faut travailler en allant en profondeur et dans l’obscurité de la conscience. Il y a comme un totalitarisme du politiquement correct, de ce que l’on peut dire sur scène, de ce qui est bénéfique pour la société. Ma relation avec le public ne se place pas de ce point de vue là mais dans l’idée de rendre une intimité avec l’esprit, avec les émotions.

L’universalité passerait-elle par une esthétisation de la beauté ?

La beauté est nécessaire pour transmettre les idées et les sentiments ; sa recherche est dangereuse, escarpée et violente. C’est presque une guerre, dans laquelle on reste dans la solitude, la douleur, l’isolement, la folie, pour trouver l’État idéal où la loi de l’État et la loi de la beauté s’unifient

Je propose un périmètre rituel où je pense que la loi de la beauté peut gagner, qu’elle peut triompher par-delà la loi de l’État. […]

Que diriez-vous sur votre relation avec le public ?

J’envisage la relation avec le public comme une relation amoureuse, comme avec un amant. Je n’aime pas la discorde ou l’affrontement, même si cela fait partie de la rencontre. Je voudrais qu’une histoire d’amour naisse entre le public et l’œuvre.

Comment passez-vous de l’écriture à la scène ?

Je peux travailler mes textes à partir d’un journal intime ou de notes que je prends, elles commencent à faire partie de la dramaturgie. Très souvent, le travail est concentré dans le temps avec la même idée, la même obsession. Les textes sont comme des partitions de musique, répétés tous les jours ; ils doivent être exacts. Avec les acteurs, il y a beaucoup d’intensité et d’exigence. […]

Entretien avec Angélica Liddell par Kristina D'Agostin, Carnet d’Art N°8, 18 novembre 2016, extraits

« LES RÉSURRECTIONS D’ANGÉLICA LIDDELL : GÉNESIS 6, 6-7 » EXTRAITS

De la théorie au mystère

La « Béatitude » serait un mot-clé en relation avec la Trilogie de l’infini (2016), dans laquelle s’inscrit Génesis 6, 6-7, et le cycle précédent des Résurrections (2015). Avec ces œuvres récentes, Angélica Liddell (1966, Figueras) a fini par devenir un prédicateur dans le désert et elle confondait création et créationnisme (la doctrine qui prétend que les êtres vivants sont nés d’un acte créateur). C’est une excentricité, dans le sens strict du terme, de parler de Dieu (que ce soit du Dieu absent ou bien de la figure mystique du « bien-aimé »), dans un monde où ce qui est véritablement universel, le veau d’or, c’est le marché. Mais on ne peut pas parler ainsi, aussi crûment, du Tout-Puissant, et une blasphématrice ne se convertit pas sans d’abord s’être confrontée aux pouvoirs factuels, à son propre courant (la culture, pas l’art) et aux mini pouvoirs collaborationnistes, en particulier la famille (…). Angélica est née en plein essor de la période franquiste. Fille de militaire, son enfance s’est passée dans l’ambiance des casernes, où se révélait déjà, en puissance, la « tare de la sensibilité ». Un besoin émergent d’expression se manifeste dans les premiers jeux, où sont déjà présents la figure de Dieu et la sexualité. À l’âge universitaire, elle est déçue par l’académie (diplôme en psychologie et école supérieure d’art dramatique). C’est ce qui l’oriente vers un parcours solitaire et solipsiste, profondément personnel (…). Son nom commence à résonner dans les espaces alternatifs à partir du Tryptique de l’affliction (2001), récits scéniques sur la figure du monstrueux invisible : la perpétuation institutionnelle du malheur (…).

« Ma voix est faite de sandales. Est-ce que je vais y arriver un jour ? »

Les animaux non humains (chiens, mais aussi poissons, chevaux, loups ...) font des incursions violentes et constantes dans les œuvres d’Angélica, qui dans Génesis 6, 6-7, rêve d’avoir « la langue épuisée d’une chienne massacrée ». On pense à Joseph Beuys, et avec lui au fantôme de l’instinct dans une société déshumanisée où coexistent le pire du droit naturel et du droit civil à travers le contrat social / le terrorisme d’État et l’économie comme « forme de crime ». Les animaux sont maîtres de cérémonie, en tant que boucs émissaires ou Christs idiots auxquels Liddell se rend sensible. On pourrait dire avec Hegel : « Pauvres chiens ! Ils veulent vous traiter comme si vous étiez des hommes ! ». L’étranger joue aussi le rôle de bouc émissaire, de géant vulnérable, Goliath. On a beau tuer son chien en l’accusant de la rage, cette dernière se nourrit de nouveaux mécanismes dans une étape de maturité expressive. Chez Liddell, s’unissent la tragédie intime, déjà présente dans d’anciennes œuvres comme Monologue nécessaire pour l’extinction de Nubila Walheim et Extinction (2003) et Ma relation avec la nourriture (2004), et les richesses du mythe et du conte ; ainsi que l’exploration pertinente des pratiques corporelles. Un exemple de cette conjonction est La maison de la force (2009), spectacle pour lequel elle a reçu le Prix national de littérature dramatique et qui lui a offert, avec L’année de Richard, les ovations du Festival d’Avignon 2010. Ensuite, avec Le centre du monde, connu comme La trilogie chinoise, elle va continuer à pratiquer l’auto-ethnographie à travers un personnage, « Angélica », qui souffre comme si elle représentait toute l’espèce humaine. (…). « Que ferai-je, moi, de cette épée ? », se demande-telle dans une de ses dernières pièces. L’épée est l’écriture, le couteau qu’empoigne Abraham dans le sacrifice poétique. Sa poésie a quelque chose de gênant, une sorte d’indécence : qui oserait consacrer une œuvre à la scatologie et parler, comme elle le fait, des attentas du 13 novembre à Paris ? Comme si la personnalité de Sade s’était incarnée dans le théâtre : « s’il y a encore quelque chose que les gens ne veulent pas entendre – déclare l’auteure, c’est ce qu’il faut dire (...). Seulement à travers la poésie peuton rendre visible ce que personne ne veut voir ? ». Ce don, l’indécence, l’oblige, en dépit d’une cohérence artistique absolue à une réinvention permanente, comme l’Alice de Lewis Carroll, dont elle tire son nom de scène. La sibylle, la rhapsode et la rock star meurt et renaît de ses cendres et dans Génesis 6, 6-7, promet « de fêter ses 15 ans ». Réinvention (ou art de la survie) et déterritorialisation (…)

Recréer le monde dans sa totalité, scatologie et cosmogénèse.

(…) L’Apocalypse plane encore dans Génesis 6, 6-7, où observant telle une statue de sel la destruction de Sodome, Liddell se demande « pourquoi la catastrophe est si lente ». Mais il s’agit d’un millénarisme reconstituant, parce que, comme dit Mircea Eliade : « La nouvelle création ne peut avoir lieu tant que ce monde ne sera pas définitivement supprimé (...) pour le recréer dans sa totalité ». Pendant ce temps, et contre ceux qui la considèrent nihiliste, elle trouve une solution dans la dialectique positive « tout ce qui n’existe pas m’appartient » et assume le projet de recréer (sublimer ?) le monde, le renommer (…). Comme dans la Genèse originale, dans la sienne le mot performatif est fondamental, mais également la peur et le fantasme de l’aphonie (ses cris ne s’approchent-ils pas du vœu de silence dans une société laïque ?). Après Emily Dickinson, c’est maintenant la poète Sylvia Plath qu’elle invoque, celle qui a choisi précisément le mutisme en plongeant sa tête dans un four. C’est seulement à partir d’un coma profond de la voix comme celui-ci ou comme celui des yeux des animaux, qu’on pourrait ébaucher un glossaire pour rendre justice à l’abject, ce qui est à l’intérieur, en trouvant une issue à son désir : « Si quelqu’un pouvait lire ce qui est à l’intérieur de moi ». L’abject a aussi à voir avec son contraire, et elle (qui connaît l’union inexorable de la science et de la folie, de l’anus et de la bouche) et est maîtresse de l’oxymore dans ses rôles d’écrivain, de metteur en scène et d’actrice, a vaincu une contradiction majeure : ce qui a à voir avec une parole ressentie organiquement ou, ce qui revient au même, une parole charnelle. Mais, au-delà de la chair, dans cette nouvelle étape du sacré, où elle est la fiancée de la mort, la devineresse de l’invisible, la véritable frontière est l’ineffable, et, comme dans ses travaux précédents, la problématique est celle de la beauté (même si la beauté est un prototype à refonder).

María Velasco, « Les résurrections d’Angélica Liddell : Génesis 6, 6-7 », extraits

ANGÉLICA LIDDELL

Née à Figueras (Gérone) en 1966, Angélica Liddell fonde la compagnie ATRA BILIS TEATRO en 1993. Ses œuvres ont été traduites en français, anglais, russe, allemand, polonais, grec, portugais, japonais et italien.

Ses dernières pièces, L’Année de Richard, La Maison de la Force, Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme, Tout le ciel au-dessus de la Terre (le syndrome de Wendy), Le Cycle des Résurrections et plus récemment Que ferai-je, moi, de cette épée ? ont été créées dans des lieux aussi prestigieux que le Festival d’Avignon, le Wiener Festwochen, la Schaubühne de Berlin, le Théâtre de l’Odéon à Paris, parmi de nombreux théâtre d’Europe, d’Amérique et d’Asie.

En 2012 elle a reçu le Prix National de Littérature Dramatique du Ministère de la Culture espagnol, et a été récompensée en 2013 du Lion d’argent à la Biennale de théâtre de Venise. Elle a également reçu le prix de littérature LETEO 2016 et en 2017, elle est nommée Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le Ministère de la Culture et de la Communication de la République française. 

 

HERAULT - MONTPELLIER - GENESIS 6, 6-7 - les 17 et 18 janvier 2018 à 20h à hTh (Grammont)

HERAULT - MONTPELLIER - GENESIS 6, 6-7 - les 17 et 18 janvier 2018 à 20h à hTh (Grammont)

HERAULT - MONTPELLIER - GENESIS 6, 6-7 - les 17 et 18 janvier 2018 à 20h à hTh (Grammont)

OCCITANIE TRIBUNE (21-12-17)     11710 vues
Envoyer par E-mail  

 

Retour

Imprimer

 

L'INDECAPANT HORIZONTAL
Occitanie Tribune